Les derniers hommes I

I

Aux temps maudits de la Technique,
Une horde d'insatiables jouisseurs,
Dans de froids jardins de plastique,
Du présent exigent leur heur.

Hantés de rêves d'éternité,
De mirifiques et vagues songes,
Ils buttent sur la fatalité
Et crèvent de l'envie qui les rongent.

Vous tous, fantômes de Sade, voyez
Du Vice la noire débine naître !
Enfants cruels, vous ne serez
Jamais que de l'Instant les maîtres.

Mais l'Instant, immanquablement,
Comme dans la houle un naufragé
Voit son espoir disparaissant,
S'engouffre dans le Temps enragé ;

Et le Temps emporte même
Les souvenirs déjà défunts
Des extases éphémères que sème
Des désirs l'engouement sans fin.

II

Là bas, bien loin, elles demeurent
Dans la fraîche ombre des noirs cyprès,
Ignorant de la foule les heurts,
Les rires, les pleurs et les regrets ;

Là bas, les Tombes délaissées
Exhortent le Temps et la Mémoire,
Sous un ciel maudit et blessé,
À les guérir du fiel noir ;

Là bas, le Silence des Tombes
Trahit quelque mélancolie.
Et moi, vieux pâtre d'outre-tombe,
Comme d'un antique vin la lie,

J'explore l'abîme des angoisses
Que recèlent les profondes nuits ;
Et, désertant toute paroisse,
Me désaltère dans de purs puits.

À jamais amer, je maintiens
Un sourire à l'honneur des terres,
Et des femmes je ne retiens
Que de leur beauté les mystères.